Yves Laurent et Pascal Tassy

LA DÉCOUVERTE DU CRÂNE ET DE LA MANDIBULE D’UN NOUVEAU MASTODONTE EST EXCEPTIONNELLE

En 2014, un agriculteur met au jour, sans le savoir, le crâne fossilisé d’une nouvelle espèce de mastodonte datant du Miocène, il y a entre 23 et 5 millions d’années. Yves Laurent et Pascal Tassy, paléontologues du Muséum de Toulouse , racontent cette découverte extraordinaire. PROPOS RECUEILLIS PAR AMANDA SANZ

Image Yves Laurent et Pascal Tassy
Nous avons tendance à confondre mastodonte et mammouth. Ont-ils quelque chose à voir ?
 
Pascal Tassy : C’est le même groupe évolutif. De loin, le mastodonte ressemble à un éléphant, puis, lorsque l’on s’approche, on se rend compte qu’il n’a pas exactement les mêmes proportions : il est plus bas sur pattes, un peu plus allongé et il possède un très long museau, là où l’éléphant a une face courte. Et si on lui ouvre la gueule, on s’aperçoit qu’il n’a pas les mêmes dents. Pour la petite histoire, on a appelé « mammouth » [mot provenant d’un dialecte sibérien,NDLR]des restes éléphantins trouvés en Sibérie. Des légendes parlaient de taupes géantes qui sortaient de terre et mourraient au soleil. Il s’agissait, en fait, de mammouths trouvés dans des sols gelés.


En parlant de dents, c’est ainsi qu'on a identifié le tout premier mastodonte, trouvé aux Etats-Unis ?

Pascal Tassy : Oui, au XVIIe siècle, dans le Kentucky, ont été extraits des molaires, une défense en ivoire et un fémur éléphantin. Si ces deux derniers fossiles évoquaient un éléphant, ce n’était pas le cas des dents qui ressemblaient davantage à celles d’un hippopotame. Les anatomistes de l’époque ne pouvaient pas envisager que la même bête puisse avoir des éléments osseux qui apparaissaient contradictoires. Plus tard, on a compris qu’il s’agissait d’une espèce éteinte.
 
Qui lui a donné le nom de "mastodonte" ?


Pascal Tassy : Après que le naturaliste Louis JeanMarie Daubenton a analysé ces restes, Georges Cuvier s’est penché sur ces caractères contradictoires et en a conclu que ce n’était ni un éléphant ni un mammouth. Il lui a donc donné le nom de mastodonte, en 1806, à cause de la forme de ses dents, dont les tubercules coniques évoquaient des mamelles : « mastodonte », veut dire « dent en forme de mamelle ». Ce terme est resté dans l’histoire comme synonyme de gigantesque, alors qu’ils sont de la taille d’un éléphant d’Asie, qui est déjà une grande bête, mais pas non plus gigantesque.


Comment a-t-on découvert celui que l'on appelle, pour l'instant, " Mastodonte des Pyrénées" et qui est exposé au Muséum de Toulouse ?


Pascal Tassy : En 2014, un éleveur habitant à Montesquieu-Guittaut (Haute-Garonne), décide de faire une nouvelle installation sur son exploitation, à proximité de
l’étable. Pour cela, il creuse le talus à l’aide d’une tractopelle, car le sable marno-calcaire durcit terriblement le sédiment. Ses filles en profitent pour jouer dans le sable qu’il a retiré quand l’une d’elles lui apporte un morceau de défense. Il est surpris, mais il continue son travail. Puis,
elles lui apportent un bout de molaire. À ce moment-là, intrigué, il arrête tout et regarde la coupe du talus. Il y découvre deux sections de défense, coupées net.

Yves Laurent : Il ne sait pas encore que ce sont des défenses, mais il sait que des fossiles ont été trouvés dans des fermes alentours en labourant les champs. Là,
il comprend que c’est une grosse bête.

Pascal Tassy : Il se met lui-même à chercher dans le sable et découvre un gros bloc : c’est le palais du mastodonte qu’il a arraché. Il décide de tout arrêter. Il recouvre le talus d’une bâche et, pendant deux ans, il va réfléchir à ce qu’il doit faire de cette découverte.
 
De quoi avait-il peur ?


Pascal Tassy : Ses voisins l’avaient persuadé de ne rien dire…

Yves Laurent : … ils pensaient que le site serait classé, qu’il ne pourrait pas agrandir sa grange.


Comment en avez-vous eu connaissance ?


Pascal Tassy : L’éleveur a rencontré un jeune amateur de spéléologie et d’archéologie qui lui a expliqué qu’il aurait la main sur chaque décision, car il n’y a pas de réglementation concernant les fossiles, contrairement à l’archéologie.

Yves Laurent : Nous avons été prévenus par cet amateur en 2016. Nous avons pris rendez-vous à la fin de l’été. Une fois sur place, rien qu’en regardant les
dents, Pascal a vu qu’il ne s’agissait pas d’un spécimen habituel.

Pascal Tassy : Nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait d’un Gomphothérium angustidens – un mastodonte à dents étroites, par rapport aux proportions de celles du mastodonte américain –, une espèce de mastodonte très répandue dans la région. Mais les dents ne sont pas les mêmes. Elles évoquent celles de l’espèce Mastodon pyrenaicus, nommée ainsi par Édouard Lartet [paléontologue gersois 1801-1871,NDLR], à partir des seuls fossiles de dents trouvés de ce spécimen. Ce Mastodon pyrenaicus demeure un mystère. La découverte pour la première fois d’un crâne de mastodonte, avec sa mandibule associée, s’avérait exceptionnelle.


Restait à convaincre le propriétaire des lieux de vous laisser le spécimen…


Pascal Tassy : Dans un premier temps, cela l’a rassuré de savoir que c’était lui qui décidait, qu’il en faisait ce qu’il voulait. Dans un deuxième temps, nous lui avons expliqué que cette découverte avait un intérêt scientifique. Alors, il a cédé le spécimen au Muséum de Toulouse. Mais il en reste l’inventeur. Son nom, David Castex, apparaîtra dans la publication scientifique.

Yves Laurent : Un an après, en septembre 2017, nous avons sorti le mastodonte en une semaine…

Pascal Tassy :… aidés par le propriétaire qui s’est pris au jeu ! D’ailleurs, comme nous avions trouvé le crâne et la mandibule, je me souviens lui avoir dit : « Vous
savez M. Castex, peut-être trouvera-t-on le reste… » Mais il n’y avait rien.

 
Comment l'expliquez-vous ?


Pascal Tassy : La première hypothèse est qu’il y ait eu un décalage et que le reste du corps se trouve trois mètres plus loin. Mais compte tenu de la hauteur du talus et du fait qu’au-delà d’une certaine limite nous n’étions plus dans la propriété de M. Castex, nous n’avons pas creusé plus loin. La deuxième hypothèse tient à la position du crâne : comme il était retourné, dans le talus, peut-être que le corps l’était aussi et s’est trouvé dans la pente qui a été érodée depuis des millénaires.


Quel était l'état de conservation ?


Pascal Tassy : La partie du crâne qui était sous terre est bien conservée, pas déformée, ce qui est exceptionnel. Quand on le regarde de face ou d’en haut, il est impeccable. L’arrière crâne, l’occipital, est cassé. Une partie de l’arcade a été déformée juste avant la fossilisation. Puis, la tractopelle a cassé la base du crâne où se trouvaient des os très creux, car chez les éléphants, tous les os du crâne sont creusés de sinus, ce qui fragilise l’ensemble.


Quand avez-vous su qu’il s’agissait d'une nouvelle espèce ?


Pascal Tassy : La mâchoire inférieure a été l’un des critères qui a constitué le fil directeur. À force de la regarder, nous avons constaté qu’elle était véritablement
inclinée dans le même plan que les défenses supérieures qui, chez les mastodontes, descendent vers le bas. Or, normalement, le museau est subhorizontal, peu incliné. Et là, cela descendait beaucoup par rapport au palais, sur le plan des molaires. Sur ces dernières, seule la première crête est extrêmement usée, avec une dent proche de l’expulsion. Autrement dit, il y a une angulation très forte entre la dent antérieure et la dent postérieure. Cela veut dire que les proportions du crâne changent, et que ce sont des proportions de type éléphant : c’est-à-dire un crâne qui est redressé, qui tire vers le haut.


En quoi cette particularité vous met sur la voie ?

Pascal Tassy : Aucune espèce du niveau évolutif, dans le Miocène, n’a ce caractère qui est connu chez les éléphants, en Afrique, il y a 6 millions d’années. Ce
mastodonte a 11 millions d’années. C’est une évolution qui mime celle des éléphants, mais qui est propre à ces animaux d’Europe et, en particulier, du sud-ouest de la France. Même les espèces un peu plus évoluées, plus tardives, n’ont pas ces caractères aussi accentués. C’est donc une nouvelle espèce.


Comment expliquer cette évolution ?


Pascal Tassy : Le mastodonte américain, qui a vécu jusqu’à il y a 10 000 ans, premier spécimen jamais décrit dans l’histoire, a des dents de mangeur de feuilles qui n’ont pas changé morphologiquement depuis 25 millions d’années. C’est ce que l’on appelle une stase, une stabilité évolutive. Alors que la mâchoire s’est raccourcie comme celle des éléphants. L’environnement des derniers mastodontes américains dans l’environnement périglaciaire de l’Amérique du Nord, du dernier million d’années, n’a rien à voir avec l’environnement de leurs ancêtres, qui vivaient en Afrique il y a vingt millions d’années. Et pourtant, les dents sont restées les mêmes. On ne peut pas tout expliquer par l’adaptation, il faut le reconnaître.


Cette découverte a donné lieu à un article scientifique. Quand sera-t-il publié ?

Pascal Tassy : L’article décrivant l’ensemble des caractères du spécimen est terminé. Le problème est que les noms scientifiques d’une espèce nouvelle obéissent
à des règles de construction du nom et de publication. Quand j’ai débuté, nous pouvions nommer des fossiles qui se trouvaient dans des collections privées : le moulage se trouvait au muséum et l’original chez le propriétaire. Cela n’est plus possible aujourd’hui. Il faut que le spécimen figuré soit accessible au contrôle scientifique. Il doit donc se trouver dans une collection publique.

Yves Laurent : Désormais, si des particuliers ne souhaitent pas déposer leur spécimen dans une collection publique, nous ne pouvons pas publier nos études, même s’il s’agit d’une nouvelle espèce. Le but est aussi que le fossile ne se perde pas et soit conservé dans les meilleures conditions possibles. Parfois, dans les
familles, ce genre d’objets finit au grenier puis est jeté.


Pourquoi tant de précautions pour dévoiler le nom de cette nouvelle espèce ?


Pascal Tassy : Nous n’avons pas le droit de publier le nom dans un catalogue ou dans la presse, parce que, pour être accepté, le nom doit sortir dans une publication scientifique avec la diagnose – c’est-à-dire, les critères –, une illustration adéquate, le contexte, etc. Si jamais il sort autrement, le nom est invalidé.

Yves Laurent : Nous sommes en train de travailler sur les illustrations, il faudra encore attendre. Sans doute l’année prochaine…


­A la suite de cette découverte,  est-ce qu’il existe des programmes de prospection dans le mrme secteur ?


Yves Laurent : Non. Avant, il y avait beaucoup de petites carrières que les familles exploitaient pour obtenir de l’argile, du sable… Aujourd’hui, les champs sont
cultivés, les anciennes carrières ont été rebouchées ou végétalisées. La prospection devient difficile.

 
Il faut donc attendre qu’un particulier vous signale un fossile ?


Yves Laurent : Il est évident que des particuliers doivent avoir chez eux des fossiles ramassés par les parents ou les grands-parents. Souvent, quand nous
commençons à fouiller dans un endroit, les gens se souviennent qu’ils ont vu des fossiles et nous demandent si cela a de la valeur…

Pascal Tassy : La prospection est quelque chose de psychologique, il faut savoir parler au propriétaire, exposer ce que l’on fait, pourquoi on le fait, etc. Dans
les années 1970, l’abbé Crouzel, paléontologue, avait signalé un site à L’Isle-en-Dodon (Haute-Garonne), où un agriculteur avait trouvé une dent en labourant. Nous nous sommes rendus sur place, avec mon directeur de thèse, et nous avons trouvé une dent deGomphotherium angustidens et une autre de rhinocéros. Dans la région, les découvertes se sont toujours déroulées ainsi.
 


 

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